LA CONVERSION DES FORÊTS POUR LA CONSTRUCTION
DES INFRASTRUCTURES AU CAMEROUN :

LE PARADOXE DU DÉVELOPPEMENT

 

INTRODUCTION : UN BESOIN VITAL D’INFRASTRUCTURES

Le besoin en infrastructures se fait ressentir à plusieurs niveaux :

D’une part, les populations ont besoin d’infrastructures pour leurs activités quotidiennes. Par exemple, sur le plan socioéconomique, les écoles, les hôpitaux et les marchés jouent un rôle important dans leurs perspectives de développement. Sur le plan des transports, les infrastructures leur permettent de se déplacer ainsi que de pouvoir échanger des marchandises. Dans certaines zones rurales au Cameroun, il est difficile d’acheminer et d’écouler de plusieurs produits du fait d’un enclavement géographique important caractérisé des voies de communication absentes, insuffisantes ou peu entretenues.

D’autre part, l’État a également besoin d’infrastructures lui permettant de mettre en place un cadre idéal pour exploiter et valoriser efficacement et avec efficience ses ressources naturelles. Le sol, le sous-sol, et les forêts du Cameroun regorgent de nombreuses ressources exploitables à l’instar du pétrole, de la bauxite, du cobalt, du fer, de l’or, du nickel, de l’uranium ou du bois pour ne citer que celles-ci. Pour atteindre ses objectifs d’émergence, le Cameroun explore et exploite déjà certaines d’entre elles. Le déficit d’infrastructures constitue un réel frein au processus d’exploitation. En outre, les investisseurs ont eux-aussi besoin d’infrastructures pour être plus rentable dans des courts délais. En effet, le défaut d’infrastructures de qualité limite leur productivité.

Selon le gouvernement camerounais, investir au sein d’infrastructures modernes et viables constitue un des principaux leviers pour permettre le développement. C’est la raison pour laquelle « Convaincu du rôle moteur des infrastructures dans la facilitation des échanges et la promotion d’une croissance forte et durable par la compétitivité que leur bonne qualité génère », il a décidé de donner un place majeure à la construction d’infrastructures dans sa politique stratégique pour stimuler la croissance et l’emploi (Voir le Document de Stratégie pour la Croissance et l’Emploie: DSCE).

 

1 - IMPACT DE LA CONSTRUCTION DES INFRASTRUCTURES SUR L’ENVIRONNEMENT FORESTIER ET FAUNIQUE

La construction d’infrastructures nécessite des espaces fonciers plus ou moins étendus. Les forêts du domaines permanent et non permanent occupent une majeure partie de ces espaces au Cameroun. Elles sont donc sujettes à des conversions et changements d’affectation qui vont avoir un impact direct sur le couvert forestier ainsi que sur les populations qui en dépendent.

L’absence d’infrastructures convenables a jadis passivement « protégé » les forêts naturelles en particulier et les ressources naturelles en général. Dans une perspective de développement économique, le gouvernement camerounais a jugé nécessaire de développer le réseau des infrastructures pour leur exploitation. De vastes étendues de forêt sont aujourd’hui converties en terres agricoles. Pour acheminer de nombreuses récoltes, la configuration d’un réseau routier opérationnel s’impose. Les projets d’exploitation minière sont accompagnés de grands projets d’infrastructures comme la construction de routes, de ports ou de chemins de fer pour l’évacuation des minerais. A cela s’ajoute également la création de barrages hydroélectriques pour l’approvisionnement énergétique des chantiers d’extraction. Ces conversions de forêts en un couvert alternatif sont responsables en partie de l’exposition des espèces animales au braconnage car elles se retrouvent privées d’habitat. Elles sont aussi en partie responsables de la perte de la biodiversité et de l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Les forêts sont de véritables puits de carbone et en cas de déboisement, ce carbone est relâché dans l’atmosphère contribuant ainsi au réchauffement climatique.

 

2 - IMPACT DES CONVERSIONS DES FORÊTS SUR LA PROTECTION DES DROITS DE L’HOMME : CAS DES PEUPLES AUTOCHTONES

Du fait de la conversion des forêts, nombreux sont les droits des peuples autochtones qui peuvent être violés. En effet, les liens symbiotiques qu’ils entretiennent avec les forêts restent difficiles à rompre. Malgré les politiques de sédentarisation menées par les pouvoirs publics qui les exhortent à se fixer dans les villages le long des routes, les peuples autochtones ont encore leurs activités tournées vers le milieu forestier. Ainsi donc, la dégradation, voire la disparition de ce milieu affecte complètement leur vie quotidienne : les conséquences pour eux sont nombreuses et parfois même incalculables.

Ainsi donc, sont ou peuvent être violés le droit au logement  (par la destruction de leur habitat naturel), le droit à la santé (par la diminution ou disparition des plantes des espèces utilisées pour les soins de santé). Leurs activités génératrices de revenus (AGR) sont plus que perturbées. Ils sont des pêcheurs, cueilleurs, chasseurs, ramasseurs. Comment pourront-ils encore mener le tiers de ces activités si les forêts où ils résident sont converties sans prendre en compte leurs usages traditionnels ? Ils sont contraints de mener ou d’envisager de mener d’autres activités génératrices de revenus (agriculture par exemple) pour lesquelles ils n’ont soit aucune connaissance, soit aucune pratique et qui plus est, sont le plus souvent en contradiction avec leur culture. En effet, ils n’ont pas d’emprise sur le sol et ne laisse de traces de leur passage. Ils ont un mode de vie qui préserve la nature.

Par ailleurs, la législation sur les forêts communautaires et les territoires de chasse communautaires mise en place afin de lutter contre la pauvreté en milieu rural est inadaptée au mode de vie des peuples autochtones (5000 ha de superficie maximale, ce qui est largement inférieure à la superficie de leur itinéraire de collecte dans la forêt). L’obtention d’une forêt ou d’un territoire de chasse communautaire nécessite des couts très élevés pour les peuples autochtones. Le comble c’est que, après avoir déployé tous les moyens à leur disposition pour obtenir une forêt communautaire, il se trouve que celle-ci étant assise sur le domaine forestier non permanent, peut leur être enlevée à et affectée à d’autres usages dont par exemple la construction d’une infrastructure. Sans doute ils bénéficieront d’une compensation, mais sera-t-elle adaptée ?

 

3 - L’ÉPINEUX PROBLÈME DES INDEMNISATIONS

Le droit des peuples de disposer librement de leurs richesses et ressources naturelles et le droit d’être indemnisé en cas de spoliation sont des droits garantis par la Charte africaine des droits de l’Homme et des Peuples. Bien que le Cameroun soit concerné par cette convention, il n’en respecte les termes que selon ses intérêts les plus souvent économiques.

En effet, pour la construction des infrastructures telles le port en eaux profondes de Kribi, le pipeline Tchad-Cameroun, le régime applicable en matière d’indemnisation est la procédure définie par la loi n° 85/9 DU 4 JUILLET 1985 - relative à l'expropriation pour cause d'utilité publique et aux modalités d'indemnisation et son décret d’application.

Le contentieux des indemnisations pour la construction de ces infrastructures ne pouvait être que vaste déjà parce que les barèmes ou montant dû pour l’indemnisation en vigueur étaient très bas; et en plus parce que les infrastructures en question aggravaient la vulnérabilité des populations autochtones qui, malgré les directives opérationnelles de la Banque mondiale ont perdu les territoires qu’ils occupaient, les activités qu’ils menaient et ceci sans compensation équitable et adaptée. Les peuples autochtones, en respect avec leur culture ne sont pas propriétaires et, s’ils pouvaient l’être comme le demande le gouvernement pour être indemnisé, la procédure est longue et très couteuse pour eux. En définitive, ils ne sont propriétaire ni du sol ni de la forêt elle-même. Que leur reste-t-il donc ?

 

CONCLUSION : LA QUÊTE D’UNE RÉPARTITION ÉQUITABLE DES BÉNÉFICES

Les communautés riveraines de projets d’infrastructures sont celles qui payent véritablement le lourd tribu en termes de contribution au développement du pays. En effet, pour cette fin, elles sont privées de la vie qu’elles avaient jusque-là menée. Puisque le régime de l’expropriation et des indemnisations encourage l’expropriation pour cause d’utilité, ces populations sont doublement perdantes. C’est pourquoi l’exhortation aujourd’hui c’est d’inviter l’État à avoir une approche plus soucieuse des droits communautés.

Par ailleurs, les infrastructures génèrent des profits, cependant est ce que les communautés riveraines en bénéficient-elles ? L’État doit veiller à ce que la construction des routes, des ports, des chemins de fer, etc… ne soit pas un vecteur de maladie et de pauvreté pour les populations déplacées, ni une source d’augmentation du taux de délinquance… mais au contraire une véritable opportunité pour les populations de s’épanouir et de se de développer durablement en harmonie avec leur espace de vie.

Au final, l’amélioration et/ou le développement des infrastructures se doit être accompagné d’autres mesures politiques, économiques et sociales pour éviter l’ensemble des effets pervers sus mentionnés.