TERROIRS VILLAGEOIS, CARTOGRAPHIE PARTICIPATIVE

ET PEUPLES AUTOCHTONES AU CAMEROUN

 

1 - QU’EST-CE QU’UN TERROIR ?

Un terroir est un espace géographique délimité et défini à partir d’une communauté humaine qui construit au cours de son histoire un ensemble de traits culturels distinctifs, de savoirs et de pratiques, fondés sur un système d’interactions entre le milieu naturel et les facteurs humains. Les savoir-faire mis en jeu révèlent une originalité, confèrent une typicité et permettent une reconnaissance pour les produits ou services originaires de cet espace et donc pour les hommes qui y vivent. Les terroirs sont des espaces vivants et innovants qui ne peuvent être assimilés à la seule tradition (source : Planète terroirs UNESCO, 2005).

Les terroirs résultent de l’exploitation par une société humaine des potentialités d’un espace physique. Leur définition dépend étroitement des caractères de la civilisation qui occupe les terres. Ainsi, dans un même espace, avec des potentialités et des contraintes physiques identiques, des sociétés humaines différentes sont susceptibles de développer des terroirs distincts. Le terroir est donc un espace concret, tangible et cartographiable à travers de multiples facteurs géographiques. Il possède également une dimension culturelle qui reflète directement la société humaine qui l’exploite. En définitive, le terroir est espace géographique délimité dans lequel une communauté humaine construit, au cours de son histoire, un savoir collectif de production fondé sur un système d’interactions entre un milieu physique et biologique, et un ensemble de facteurs humains. Cette délimitation peut être naturelle ou être celle de la communauté et pourra faire l’objet d’une reconnaissance administrative.

 

2 - LA CARTOGRAPHIE PARTICIPATIVE : UN OUTIL EFFICACE POUR LA REPRESENTATION DES TERROIRS

Ces dernières décennies, un type de cartographie assez particulier qu’on a nommé cartographie participative a intéressé un nombre croissant de chercheurs (géographes, anthropologues, cartographes, etc.) et différentes institutions et organisations (locales ou internationales) qui, avec des finalités et dans des contextes territoriaux très diversifiés, avaient pour objectif commun de faire participer certaines communautés locales à la représentation du lieu qu’elles occupent et d’en dégager des éléments utiles pour leur implication dans les actions de planification territoriale qui les concerne. Ce type de cartographie est aujourd’hui reconnu comme étant un instrument qui facilite le dialogue entre une pluralité d’acteurs, de manière à les conduire à une négociation ayant pour objet commun le territoire habité par une communauté qui y a déposé au cours des années ses propres valeurs et savoirs.

La cartographie participative au sens large, peut être entendu comme un processus qui aboutit à la création des cartes et autres types de supports par les populations locales et autochtones, souvent avec l’implication d’organisations d’appui, notamment des gouvernements (à différents niveaux), des organisations non gouvernementales (ONG), des universités et d’autres acteurs engagés dans le développement et la planification de l’accès aux terres et aux ressources. Elle est une méthode utile pour la prévention et la résolution des conflits d’accès et d’usage des terres ainsi que des ressources naturelles à travers le dialogue entre les acteurs concernés. En outre elle s’érige comme un outil d’éclairage des décideurs pour la prise des décisions garantissant les droits des communautés locales et autochtones.Utilisée par de nombreuses ONG pour la défense des droits des populations forestières locales et autochtones, elle tend à se vulgariser et à se moderniser au contact de la cartographie numérique. La modernisation de la cartographie participative peut intervenir par une analyse plus pertinente des ressources et sites communautaires représentés, en insistant sur les limites concrètes de ses ressources, sur les menaces qui pèsent sur elles et sur leur dynamique dans le temps.

Les étapes pour la mise en place d’une opération de cartographie participative d’un terroir peuvent se dérouler chronologiquement de la manière suivante :

-          L’identification et la prospection ;

-          La réalisation des esquisses des cartes communautaires ;

-          La formation des cartographes locaux ;

-          La collecte des données en forêt ;

-          La production et la validation des premiers drafts de la carte ;

-          La carte définitive et le plaidoyer.

 

3 - LES ENJEUX DE LA REPRESENTATION CARTOGRAPHIQUE DES TERROIRS DANS LES PROCESSUS D’AFFECTATION DES TERRES

Au Cameroun, la cartographie participative s’érige depuis plusieurs années dans le secteur forestier comme un outil incontournable pour la sécurisation des droits des communautés forestières autochtones et locales. Elle permet de démontrer les principaux usages communautaires sur des espaces de forêts pouvant être parfois affectés à d’autres usages. L’attribution récente et massive des permis miniers, pétroliers et agro-industriels a complexifié les enjeux en rapport avec la sécurisation des droits des communautés sur les terroirs et les ressources dans le secteur forestier. Auparavant les revendications tournaient essentiellement autour des droits d’usage des populations riveraines sur ces espaces. Aujourd’hui, la question du droit de propriété se pose avec acuité car les populations riveraines et autochtones forestières sont directement menacées d’existence par les nouveaux acteurs dans le secteur forestier. Les droits des communautés ne peuvent plus se limiter aux seules ressources du fait d’un contexte de plus en plus favorable pour la cession des terres à grande échelle à l’avantage des grandes structures industrielles et au détriment des communautés rurales. En d’autres termes, il est certes important de cartographier les espaces-ressources, mais pour aborder efficacement les notions de propriété, il est nécessaire de clarifier l’aménagement des espaces utilisés par les communautés, en délimitant lesdits espaces ou terroirs et en documentant toutes les interactions qu’ils connaissent. La cartographie participative se présente donc comme un outil de revendication, une technique fiable pour la reconnaissance et la sécurisation des droits des peuples autochtones.

 

4 - LES PEUPLES AUTOCHTONES AU CAMEROUN

D’une manière générale, il n’y a pas de définition consensuelle de la notion de « peuples autochtones », il existe deux types de critères pour les identifier à savoir les critères objectifs et subjectifs. Des approches sont prises en compte aujourd’hui pour définir la notion de peuples autochtones en dépit des controverses. L’OIT, l’ONU et la Banque Mondiale ont développé une approche universaliste. Selon la Convention n° 169 de l’OIT, les communautés autochtones sont des peuples qui dans les pays « se distinguent des autres secteurs de la communauté nationale par leurs conditions sociales, culturelles et économiques et qui sont régis totalement ou partiellement par des coutumes ou des traditions qui leur sont propres ou par une législation spéciale ». Ce sont également les « descendants des populations qui habitaient le pays, ou une région géographique à laquelle appartient le pays, à l’époque de la conquête ou de la colonisation ou de l’établissement des frontières actuelles de l’État, et qui, quel que soit leur statut juridique, conservent leurs institutions sociales, économiques, culturelles et politiques propres ou certaines d’entre elles ».

Un rapport des Nations Unies précise aussi que : « Par communautés, populations et nations autochtones, il faut entendre celles qui, liées par une continuité historique avec les sociétés antérieures à l’invasion et avec les sociétés précoloniales qui se sont développées sur leurs territoires, se jugent distinctes des autres éléments des sociétés qui dominent à présent sur leurs territoires ou parties de ces territoires et sont déterminées à conserver, développer et transmettre aux générations futures leurs territoires ancestraux et leur identité ethnique qui constituent la base de la continuité de leur existence en tant que peuple, conformément à leurs propres modèles culturels, à leurs institutions sociales et à leurs systèmes juridiques ».

La Banque Mondiale, dans sa politique opérationnelle, énonce que les communautés autochtones sont des groupes sociaux qui possèdent une identité culturelle et sociale distincte de celle des groupes dominants dans la société et qui les rend vulnérables dans le processus de développement. Ces communautés ont un statut économique et social qui limite leurs capacités à défendre leurs intérêts et leurs droits relatifs aux terres et à d’autres ressources productives, ou qui restreint leur capacité à participer au développement et en bénéficier.

Une autre approche, dite conception africaine, a été développée par le Groupe de travail des experts de la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples (CADHP) sur les populations/communautés autochtones établi le 06 novembre 2000 et dont le rapport a été adopté par la Commission en novembre 2003 et publié en 2005. Il propose une définition plus ou moins opératoire dans le contexte africain: « une stricte définition de peuples autochtones n’est ni nécessaire ni souhaitable. Il est beaucoup plus pertinent et constructif d’essayer de relever les principales caractéristiques qui peuvent aider à identifier qui sont les peuples et les communautés autochtones en Afrique (…). Les caractéristiques globales des groupes s’identifiant comme peuples autochtones sont que leurs cultures et leurs modes de vie diffèrent considérablement de ceux de la société dominante et que leurs cultures sont menacées, au point de l’extinction dans certains cas. Une caractéristique clé pour la plupart d’entre eux est que la survie de leurs modes de vie particuliers dépend de la reconnaissance de leurs droits d’accès à leurs terres et à leurs ressources naturelles traditionnelles. Ils souffrent de la discrimination dans la mesure où ils sont considérés comme étant moins développés et moins avancés que les autres groupes plus dominants de la société ».

Le Cameroun n’a pas encore adopté d’une manière claire et précise une définition, même si on peut imaginer qu’il pourrait faire sienne, celle proposée par la Commission Africaine, car le pays est membre de cette commission et a ratifié la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples. Nous constatons tout de même qu’il semble procéder par une simplification unidimensionnelle en optant pour le concept générique de « populations dites marginales » qui traduit sa volonté soit de relativiser, soit d’occulter la réalité des peuples autochtones sur son territoire et d’éviter les conflits sociaux pouvant naître d’une stricte définition de la notion de « peuples autochtones » et finalement d’avoir une position trouble vis-à-vis de ses engagements juridiques internationaux. Dans sa constitution de janvier 1996 qui est la première à faire référence aux notions de « minorités » et de « populations autochtones », ces deux notions semblent avoir une acception différente de celle admise dans la terminologie des Nations unies. Sa démarche pragmatique fondée sur la marginalisation valorise les conditions de vie de certains segments de sa population. En l’absence d’une définition unanimement admise de la notion de « populations autochtones », il est indispensable de se référer aux critères internationaux d’identification desdites communautés pour établir leur existence au Cameroun.

En s’appuyant sur les critères contenus dans la directive opérationnelle de la Banque mondiale, il est aisé de reconnaître l’existence de communautés autochtones au Cameroun. On peut ainsi en citer trois grandes catégories :

Les communautés « Mbororos »

Ce sont deséleveurs nomades répartis sur l’ensemble du territoire national, avec de fortes concentrations dans les parties septentrionale et méridionale du Cameroun. Ils font partie d’un grand groupe que les Britanniques ont appelé les Fulani ou Peul en Français. Ils sont estimés environ 2 millions personnes. Ils habitent certaines parties des régions de l’Adamaoua, de l’Est, du Nord-Ouest et de l’Extrême-Nord. Ils sont subdivisés en trois principaux groupes, à savoir les Jafun, les Woodabe et les Aku. Ils sont plus nombreux dans la région du Nord-Ouest.

Les communautés « Pygmées »

Ce sont des populations semi-nomades, chasseurs-cueilleurs de la forêt et pratiquant aussi la pêche et l’agriculture. Au Cameroun ils sont répartis en trois principaux groupes ethniques distincts: les Baka, les Bakola ou Bagyéli et les Bedzang. Ils vivent dans les régions forestières de l’Est (les Baka), du Sud (les Baka, les Bakola ou Bagyéli) et du Centre (les Bedzang).

-          Les Bakas

Les Bakas, qui sont de loin le groupe le plus grand, avec une population estimée entre 70 000 et 100 000 âmes. Ils vivent dans le sud-est du Cameroun. Ils occupent 75 000 km² dans l’Est et le Sud du pays. Dans la région du Sud, on les retrouve particulièrement dans le département du Dja-et-Lobo, dans les arrondissements de Djoum, Mintom et Oveng.

Dans la région de l’Est, on les retrouve dans les départements de la Boumba-et-Ngoko, du Haut-Nyong et de la Kadey. Une partie des Bakas vit dans la mouvance transfrontalière, dans la Tri-Nationale de la Sangha, plus précisément entre les départements de la Boumba-et-Ngoko, du Dja et Lobo et du Haut-Nyong au Cameroun, le département de la Sangha au Congo et le département de la Sangha Mbaéré en République Centrafricaine. Ils ont leur propre langue, le ‘‘Baka’’.

-          Les Bagyelis ou Bakolas

Les Bagyelis ou Bakola, dont la population oscillerait entre 10 000 et 30 000 personnes, répartis entre les arrondissements de Bipindi, Lolodorf, Akom II, Kribi et Campo ; dans le département de l’océan ; région du Sud. Ils occupent près de 12 000 km² dans la partie méridionale de la région côtière. Ils sont voisins de diverses tribus Bantu, notamment les ElogMpoo, Bassa, Bulu, Ewondo,Ngoumba, Fang et autres. Les Bagyélis parlent leur propre langue et toutes les langues de leurs voisins Bantu.

-          Les Bedzang,

Les Bedzang, qui seraient moins d’un millier, localisés dans la zone de transition entre la savane et la forêt. Ils sont vraisemblablement la population Pygmée la plus faible du pays et subsistent au nord-ouest du département du Mbam-et-Kim, dans la plaine Tikar, à Ngambe-Tikar au centre du Cameroun. Il faut dire que la qualification de «populations autochtones » des Bedzang a été parfois été contestée dans la littérature. Les Pygmées représenteraient donc globalement près de 150 000 personnes, soit environ 0,4% de l’ensemble de la population du Cameroun.

Les « Montagnards » ou « Kirdi »

Le terme « Montagnards » ou « Kirdi » désigne, contre leur gré, certaines communautés qui habitent les monts Mandara dans la province de l’Extrême-Nord, précisément dans les départements du Mayo-Sava et du Mayo-Tsanaga. Bien qu’on ne connaisse pas leur nombre exact, l’on peut tout de même retenir que l’arrondissement de Tokombéré avec ses 498 km² de superficie et 51 894 habitants, recèle la plus forte communauté des Montagnards, soit environ 75 à 80%. Il devance l’arrondissement de Mora qui compte 8421 habitants pour une superficie de 1758 km². Ce dernier est couvert en partie par des plaines et des montagnes très peuplées. En définitive, l’arrondissement de Kolofata, avec ses 544 km² et ses 35 490 habitants, abrite également une partie des montagnards malgré qu’il soit essentiellement recouvert de plaine. Ces communautés s’identifient comme autochtones ; Il s’agit des Mafa, des Mofou, des Hide, des Tourou, des Poloko, des Mora et autres. Ces derniers auraient préféré rester dans les montagnes pour échapper aux invasions des cavaliers islamistes et esclavagistes Peuls.

D’une manière générale, les Pygmées fondent leur statut d’autochtone, entre autres, sur une certaine « ab originalité » ou mieux la conviction d’être les premiers habitants des forêts tropicales africaines ; alors que les Mbororos et les « Montagnards » s’identifient comme autochtones en raison, essentiellement, de leurs modes de vie et leurs cultures qui non seulement sont différents, jugés rétrogrades, mais aussi et surtout menacés d’assimilation par le mode de vie dominant. Les Mbororos et les Montagnards plus spécifiquement fondent également leur autochtonie sur le fait qu’ils sont les plus anciens occupants de leurs terres.

De nos jours, la politique forestière ne reconnait pas encore les modes de vie spécifiques des populations autochtones et leur propriété à leurs terres ressources et territoires. La gestion des ressources naturelles prend de l’ampleur au Cameroun. Si l’exploitation forestière a jusque-là permis de garantir dans certains cas l’accès aux usages forestiers, les nouveaux projets seront tous différents. En effet, ils détruiront tout simplement lesdites ressources lors de leur mise en œuvre : l’exploitation des mines suppose non seulement de raser toutes les ressources, mais aussi de creuser le sous-sol, tandis que l’agro-industrie sollicite de vastes superficies de terres qui sont ensuite défrichées. Face à ces problèmes, la cartographie des espaces communautaires peut être une première réponse afin de garantir l’accès à la terre pour les populations locales et autochtones.

En ressortant sur des cartes les espaces ressources des populations autochtones au sein des zones forestières, il est facile de reconnaître leurs droits sur ces espaces et d’y faciliter l’exercice de leurs droits. Or dans un contexte où les secteurs miniers, pétroliers et agro-industriels s’entremêlent à la gestion forestière locale, certains acteurs, notamment les populations vivantes dans les périmètres desdits projets, restent considérablement faibles au sein de la structure étatique. Bien que disposant des droits parfois reconnus mais souvent peu ou non respectés, documenter les espaces et les ressources traditionnels des communautés autochtones plus particulièrement à travers la réalisation des cartes participatives s’avèrent comme un moyen et un préalable pour promouvoir et protéger les droits de cette composante vulnérable sur leurs terres et sur leurs ressources naturelles et garantir leurs moyens de subsistance.